"Le XXème siècle fut marqué par l’exode rural, qui a vu les campagnes françaises se désertifier au profit des villes. Le XXIème sera-t-il le siècle de l’"exode urbain" ? Une véritable transhumance a débuté au cours des années 1990, des villes vers les campagnes. Selon le dernier recensement réalisé par l’Insee, entre 1999 et 2004, les pôles urbains ont perdu 72 habitants sur 10 000, tandis que les zones rurales en gagnaient 88. Parmi ces nouveaux campagnards, 18% prennent leur retraite, 41% sont partis chercher un emploi ou créer leur activité sur place, le reste étant des "rurbains", qui vivent à la campagne tout en continuant de travailler en ville, au prix de longs trajets dans les transports.
Tous recherchent un meilleur cadre de vie et veulent profiter des bienfaits de la campagne, où, contrairement aux idées reçues, la vie sociale et culturelle peut être très riche. " Je n’ai jamais été si souvent au cinéma et au spectacle que depuis que j’habite la Creuse ", raconte Véronique Lazerat, banlieusarde installée depuis 2005 dans le Limousin.
La ville de Limoges est justement pionnière en matière d’accueil, qui voit s’installer environ 10 000 nouveaux arrivants dans la région chaque année depuis 1990. Elle accueillait, les 1er et 2 juin, la 4ème Foire à l’installation en milieu rural, organisé par le Centre national pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles (Cnasea). La manifestation vise à faire se rencontrer les candidats à l’installation à la campagne et des collectivités locales, communautés de communes, départements, régions, établissements de coopération intercommunale...
Selon un sondage, réalisé en avril 2007 par BVA auprès de 457 citadins, pour le Cnasea, 39 % des personnes interrogées souhaiteraient s’installer en zone rurale et 13 % auraient déjà un projet précis, qu’ils comptent mettre en œuvre d’ici cinq ans. En extrapolant ces données à la population française, on pourrait conclure que 7 millions de citadins veulent quitter la ville et que 2,7 millions affirment qu’ils le feront dans les cinq prochaines années.
" Le profil type de ces migrants est un couple de 30 à 45 ans, avec des enfants en bas âge, et qui se trouve à l’étroit en ville ", explique Jean-Yves Pineau, directeur du collectif Ville Campagne, qui réunit une dizaine d’associations et organismes avec pour objectif d’impulser une politique d’accueil de ces nouveaux migrants. " Mais attention aux désillusions, prévient-il, ces nouveaux venus à la campagne doivent, avant de sauter le pas, se livrer à une triple réflexion : quel est leur projet de vie ? Quel est leur projet professionnel, sachant qu’il y a peu d’emplois salariés en zone rurale ? Dans quel type de campagne veulent-ils s’installer, au sud ou au nord, sur le littoral, en moyenne montagne, près ou loin d’une grande ville ? ".
Vivre à la campagne n’est, en effet, pas toujours facile. On n’y fait rien sans permis de conduire, on n’y trouve pas de logements à louer et le prix du foncier et des maisons a flambé ces dernières années. Les plus récentes statistiques des Safer, organismes spécialisés dans les transactions de terres agricoles, montrent que les prix des bâtiments de ferme transformés en habitation ont été multipliés par 2,6 en dix ans – soit plus que le prix des maisons, tous secteurs confondus, multiplié, lui, par 2,26 – tandis que le valeur des terrains à bâtir triplait. Une maison d’origine agricole, sur 6 200 m2 de terrain, se négocie, en moyenne, sur le littoral, 550 000 euros. Pour un terrain nu, à construire, la parcelle de 4 300 m2 vaut 113 000 euros sur le littoral, 98 000 euros dans l’arrière-pays, et 59 000 euros en moyenne nationale.
Au plan professionnel, les projets les plus réussis reposent bien souvent sur la mise en valeur d’une double compétence, par exemple ouvrir un café-brocante ou une boulangerie-horlogerie. Les projets agricoles viables sont ceux qui consomment peu de terrain, avec des produits à forte valeur ajoutée, et se combinent avec de l’artisanat et de la vente directe. Le télétravail, qui permet de collaborer à une entreprise tout en restant à domicile, nécessite de résider dans une commune bien équipée en réseau à haut débit. Certains télétravailleurs d’un même village s’organisent et s’équipent d’un télécentre, comme le montre l’initiative de Xavier de Mazenod, à Essay, dans l’Orne, avec son site Zevillage.net.
Certains secteurs sont désormais quasiment saturés, comme le tourisme et les gîtes ruraux, qui mobilisent, en outre, de gros investissements immobiliers. Mieux vaut se tourner, par exemple, vers le bâtiment ou les services d’aide à la personne."
Article de la journaliste Isabelle Rey-Lefebvre, paru dans le journal Le Monde du 4 juin 2007
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