
Lorsque nous nous sommes réunis pour tenter de définir quel serait le thème du colloque de cette année, nous nous sommes efforcés de trouver un sujet qui : (1) s’inscrive dans l’actualité de l’urbanisme, et qui (2) fasse débat. Or, la question des démolitions-reconstructions est inscrite sur l’agenda politique comme priorité du gouvernement Raffarin et parallèlement est matière à discussion entre les différents partenaires de ces opérations, de sorte qu’il n’existe pas une seule manière de faire.
Actuellement on parle beaucoup du renouvellement urbain comme la panacée aux problèmes urbains, mais également sociaux et économiques de certains quartiers.
Au sens large, le renouvellement urbain peut être entendu comme un ensemble de transformations à l’œuvre dans le tissu urbain ; il renvoie alors à un processus échelonné dans le temps. Face à l’incapacité de certains tissus urbains à évoluer par eux-mêmes, le renouvellement urbain est devenu un mode d’intervention volontariste. Les premières tentatives de renouvellement urbain remontent aux années 1970 au travers des opérations de rénovation urbaine. Remis au goût du jour par la loi Solidarité et Renouvellement Urbains, ce type d’intervention recouvre trois situations bien distinctes :
les réhabilitations en centre ville,
la reconquête des friches industrielles,
et les opérations de démolition-reconstruction sur les quartiers de la politique de la ville.
Les colloques sur le renouvellement urbain stricto sensu sont nombreux, c’est pourquoi nous avons cherché un angle d’attaque différent en abordant uniquement la question des quartiers de la politique de la ville. En brossant un bref panorama de l’évolution de la perception de la démolition, il est possible de montrer que l’invocation du renouvellement urbain permet de réhabiliter la démolition comme solution alternative aux problèmes des quartiers d’habitat en difficulté.
L’autre élément d’actualité est l’annonce de Jean-Louis Borloo au congrès de l’Union HLM en octobre 2002 d’une loi d’orientation et de programmation sur la rénovation urbaine. Les objectifs quantifiés de cette loi sont déjà connus : 200 000 constructions, 200 000 démolitions et 200 000 réhabilitations de logements sociaux devraient être programmées pour les cinq ans à venir.
Au delà de l’effet d’annonce, il s’agit de cerner comment cette unième disposition à destination des quartiers d’habitat social peut résoudre des problèmes vieux de plusieurs décennies (I). Si les problèmes sont vieux, les efforts entrepris pour les résoudre le sont également. L’alternative de la démolition n’est pas nouvelle, mais la perception des acteurs sur ce thème a notablement évolué en intégrant la dimension renouvellement urbain (II). Ce changement dans les mentalités permet aujourd’hui de procéder à l’analyse des logiques de décision qui président au choix de la démolition (III).
I. Des problèmes anciens
Il est possible de classer les problèmes rencontrés dans les quartiers qui font l’objet d’opérations de démolition-reconstruction selon trois critères :
I.1. Les problèmes portant sur le bâti
obsolescence,
dégradations volontaires,
carence des équipements publics,
critique de la morphologie urbaine.
=> On s’est alors efforcé d’enrayer le processus de dégradation matérielle par des réhabilitations successives dont les effets se sont révélés limités.
I.2. Des problèmes socio-économiques : concentration de populations en difficulté
I.3. Des problèmes de gestion
taux de vacance important,
offre de logements inadaptée à la demande.
=> L’ensemble de ces éléments participe à l’émergence d’une image négative du quartier en cause. Pour synthétiser, on peut reprendre une citation de Monsieur Panerai, selon lequel il s’agit d’éviter « la concentration en un même lieu d’un bâti obsolète, d’une population paupérisée et de dysfonctionnements sociaux . »
II. Parmi les solutions, le retour en force de la démolition
II.1. Les étapes de la démolition
Jusque dans les années 1980, la démolition était envisagée comme une « démolition spectacle » qui devait avoir pour fonction d’exorciser les maux des quartiers identifiés comme problématiques. Les années 1990 sonnent le glas du « tabou de la démolition ». Le refus de recourir à la démolition comme solution ultime trouve sa source dans quatre motifs principaux :
le fait que les immeubles susceptibles d’être détruits sont pour la plupart récents et confortables,
qu’ils ne sont pas encore totalement amortis,
que la pression de la demande de logements est forte,
et que les propriétés foncières sont relativement complexes.
Un tournant s’opère après 1998 en réorientant le débat autour de la notion de renouvellement urbain qui est à distinguer de la notion plus étroite de renouvellement immobilier ou patrimonial. Le renouvellement immobilier correspond à un « besoin normal de renouvellement du parc HLM et donc de démolitions, au même titre qu’on parle de renouvellement du parc privé qui se fait depuis que la ville existe. »
II.2. Le débat autour de la notion de renouvellement urbain
Dans l’optique du renouvellement urbain, on est confronté à « une opération d’envergure sur l’ensemble d’un quartier. La démolition peut être un des éléments d’un tel projet au même titre que la réhabilitation ou le changement d’usage. » Acte de recomposition urbaine et sociale, le renouvellement urbain se situe à l’interstice entre deux registres de préoccupations :
le projet urbain et social, porté par une collectivité, traduisant les objectifs en terme de morphologie, de fonctionnement urbain et social, et nécessitant de s’appuyer sur le partenariat ;
le projet patrimonial, porté par un ou plusieurs propriétaires bailleurs, reposant sur des logiques plus individuelles (démolitions plus ciblées, combinées à des reconstructions destinées à améliorer la qualité de l’offre...).
Sans aboutir à une banalisation de la démolition, celle-ci est désormais intégrée à la panoplie des instruments de la politique de la ville. Reste à voir comment on en vient à la décision de démolir et comment les opérations de démolition-reconstruction sont mises en œuvre, ce qui me permet d’introduire les deux grands axes du débat de cette journée.
III. Les logiques de décision : stratégies et obstacles
III.1. Quatre stratégies en jeu
« démolir pour libérer un terrain et le valoriser selon une autre logique économique ou urbaine » : ce réinvestissement et cette valorisation passent généralement par une dédensification et une réhabilitation des immeubles restants ;
« démolir pour renouveler un produit obsolète, le moderniser, le rendre conforme aux spécifications ayant cours actuellement en matière de qualité architecturale et de composition urbaine » : il s’agit de la démolition technique en cas d’obsolescence du patrimoine ;
« démolir pour rétablir une meilleure adéquation entre l’habitat et la population logée » : ce type de démolition est lié aux quartiers de la politique de la ville et se révèle nécessaire en cas d’une restructuration d’ensemble ;
« démolir pour reprendre en mains une gestion que ses responsables ne maîtrisaient plus, ce qui se traduisait par une vacance anormale et/ou par une très forte dégradation du climat social » : il s’agit d’une démolition conjoncturelle dans les territoires urbains en crise.
A ces quatre stratégies s’en ajoute une dernière qui correspond en fait à l’absence de stratégie puisqu’il s’agit de « la démolition sans perspective de reconstruction » compte tenu d’une baisse démographique comme se fut le cas dans la région Nord-Pas-de-Calais. Quelque soit la stratégie adoptée, il importe en amont de lever un certain nombre d’obstacles.
III.2. Les obstacles à lever
Obstacles liés à la reconstruction :
le relogement,
le rythme, la localisation et la diversification,
le niveau de loyers.
=> Ces obstacles peuvent être levés en associant les habitants à la définition du projet de démolition-reconstruction.
Obstacles dans les relations entre les partenaires :
l’absence de dimension projet urbain dans beaucoup de collectivités territoriales,
du point de vue de l’Etat, la lourdeur et la complexité des dossiers à monter.
Obstacles financiers : les pertes d’exploitation, et plus généralement le problème de la santé financière des organismes HLM.
=> De telles difficultés peuvent être éludées si les différents acteurs définissent de façon partenariale un projet global.
II.3. De l’utopie aux réalités
En définitive, la démolition ne doit pas apparaître comme une solution miracle à une série de problèmes relevant de registres très différents : désaffiliation des réseaux traditionnels d’insertion professionnelle, dégradation des espaces collectifs, etc ; mais il s’agit d’un moyen d’enclencher une dynamique de projet à l’échelle de la ville tout en associant les habitants à la définition de ce projet. Dès lors, il existe autant de manières de faire que de situations.
Intitulé "Démolitions - reconstructions : utopies et réalités", le colloque 2003 s’est tenu le 6 juin dans les locaux du Ministère de l’Equipement à la Grande Arche de la Défense. Le déroulement de la journée a eu lieu comme suit :
8.45 : Accueil
9.00 : Introduction par le président d’Urba+ et Mr Blais du PUCA
9.15 : Introduction : de l’utopie à la réalité
9.45 : Perception de la démolition par les habitants : témoignages d’expériences vécues Perception de l’annonce, de la réalisation et du relogement Conséquences psychologiques, sociales...
Exemple de la cité Pierre Montillet du Blanc Mesnil : association des locataires
10.15 : Les habitants dans les projets de démolition des bailleurs Comment décider de démolir ? Pour qui démolir ? Comment gérer les habitants dans ce projet ? (relogement...)
Exemple de la cité Pierre Montillet du Blanc Mesnil : SA EMMAUS (Madame , HLUSKO), Mr NORYNBERG, Marie LEROY, chargée de mission et Willy FRANCIETTE président de l’amicale.
11.00/11.15 : Pause
11.15 : Place faite aux anciens locataires dans le nouveau projet selon les problèmes initiaux ? Débat autour du relogement de la population présente avant la démolition
Patrick NORYNBERG et des acteurs de l’ORU Pierre MONTILLET Laurence LEFEBVRE, PACT ARIM 93
12.00/13.30 : Déjeuner
13.30 : Relations entre projet territorial et démolition Définition du projet territorial, modalités d’insertion et conditions de réussite de la démolition dans ce projet.
Mr Jacques TOUCHEFEU, D.I.V.
14.00 : Démolition et politiques sociale et urbaine de la ville Relations entre bailleurs et ville dans la définition d’une politique à l’échelle territoriale de la ville et conséquence sur l’évolution du rôle du bailleur
Mr WEBER, SA HLM de Franche Comté Mr WINTER, Directeur de l’OPAC 94, Mr CARDO, Député et maire de Chanteloup-les-Vignes
15.15 : Architecture et projet urbain Quelle forme urbaine reconstruire pour poursuivre les objectifs précités ?(habitat individuel dense, petits collectifs, maisons de ville...) Rôle du foncier dans l’attractivité des opérations
Dominique MONTASSUT, architecte, Morgan GOURMELEN et Céline LEMAIRE, architectes urbanistes (Lormont-Génicart, 33)
16.00/16.15 : Pause
16.15 : Les façons de faire à l’étranger : l’Allemagne
Christa AUE, architecte, chargée de mission par le PUCA pour une étude sur la démolition reconstruction
17.00 : Synthèse de la journée
Christa AUE, architecte, chargée de mission par le PUCA pour une étude sur la démolition reconstruction
17.30 : Conclusion
Jean Claude DRIANT Directeur de l’I.U.P.
Ce colloque d’Urba+ a fait l’objet d’une citation dans un article de Bertrand Bissuel, journaliste au Monde (les propos du Député-Maire de Chanteloup-Les-Vignes, Pierre Cardo, tenus lors du colloque ont été repris dans le papier) :
"Le gouvernement prévoit la démolition de 40 000 logements par an", Bertrand Bissuel, Le Monde, 19 juin 2003
Pour aller plus loin :
Le point sur le projet de loi d’orientation et de programmation pour la Ville et la Rénovation Urbaine de Ressources et Territoires (juin 2003)
Ce dossier contient l’article de Bertrand Bissuel paru dans Le Monde (voir pages 8-9 du PDF de Ressources et Territoires).
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